Claudine DESMARTEAU

Portrait de Claudine DESMARTEAU

Claudine DESMARTEAU

©Nicolas Guiraud

Dessinatrice de presse et directrice artistique dans la publicité, Claudine Desmarteau a publié à ce jour une vingtaine d’albums illustrés et de romans, dont la série du Petit Gus aux éditions Albin Michel. Elle pimente le plus souvent d’humour et de rébellion ses univers décalés, réinventant avec son personnage Salpote le héros moraliste, ou le récit d’exploration avec Christopher Colombo (Albin Michel, 2016). Dans Jan (Thierry Magnier, 2016), elle explore les contrées peu riantes d’une vie familiale cabossée, mais Jan, son héroïne, a de l’énergie à revendre. Et comme son modèle, le jeune Antoine Doisnel du film Les 400 coups, elle va jusqu’au bout de sa révolte.

Claudine DESMARTEAU dédicacera ses livres sur le stand de la librairie LES MODERNES.

Bibliographie

Claudine Desmarteau, Jan. Thierry Magnier, 2016.

Où la rencontrer ?

Extrait

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« Je suis pas le genre de personne qu’il faut chercher avec des noises. J’ai toujours été comme ça, paraît même que quand je suis née, j’avais mes petits poings serrés en gueulant comme un nouveau-né pas commode, c’est mon père qui raconte ça quand il est fier d’avoir une fille qui n’est pas une gonzesse. Moi j’ai des doutes sur ce qu’il est capable d’inventer quand il a des souvenirs pas clairs, et je parie que le jour de l’accouchement, il avait commencé à fêter ça avant que je survienne du ventre de ma mère.
Le jour de ma naissance, j’ai oublié comment c’était. Le souvenir le plus ancien que je me rappelle comme si c’était hier, ça se passait à la plage et je devais avoir dans les cinq ans. J’avais construit un bateau en sable magnifique avec des banquettes à l’arrière et tout le confort. C’était un grand bateau et il avait fallu des travaux énormes pour quelqu’un de mon âge. Ce serait malhonnête d’oublier de dire que mon père m’avait aidée, surtout pour creuser le sable avec la grosse pelle. Mon petit frère était super content et il se sentait comme chez lui, assis sur la banquette arrière avec son gros cul de couche pleine. Vous trouvez ça bizarre que je me rappelle tous ces détails mais c’est la vérité vraie. Je me souviens surtout que j’avais laissé mon petit frère bien sage sur sa banquette pour aller remplir mon seau dans la mer et que quand je suis revenue, il chialait en tremblant pendant qu’un sale petit enfoiré était en train de massacrer notre bateau en sautant dessus comme un sauvage pour défoncer les banquettes, le volant et tous les bords de la forme jusqu’à ce que ça ressemble plus à rien d’autre qu’un tas de sable saccagé. Je sais pas quel âge il avait, ce salaud, il était bien plus grand que moi, genre huit ans ou plus, mais ça m’a pas arrêtée parce que je voyais rouge, comme on dit, et ce que je me rappelle le mieux dans cette journée, c’est comment la colère que je ressentais devenait tellement énorme qu’elle m’enlevait la peur de m’attaquer à un gars deux fois plus grand que moi – je suis pas un gros gabarit, plutôt du genre maigrichonne mais faut pas s’y fier, je préfère vous prévenir.
J’ai chopé ma pelle en plastique rouge et je lui ai foncé dessus comme une furie. J’avais la force de lui filer des coups de pelle suffisants pour qu’il se tire en courant. Là mon père s’est pointé, avec un train de retard qui aurait pu éviter le carnage du bateau, et ça l’a fait marrer de voir comment j’avais mis l’enfoiré en fuite, toute racho que j’étais dans mon petit slip de bain.
– T’as vu ça ? il disait à ma mère. Comment elle se défend, la gamine !
Il était fier, cet abruti, alors qu’on aurait pu éviter ce gâchis s’il était resté à son poste au lieu d’aller se traîner comme une limace sur sa serviette de plage. Mon père rigolait avec ma mère, mon petit frère chialait dans les ruines du bateau et moi j’étais toujours en fureur contre l’enfoiré, mais ça reste quand même un beau moment de mon enfance en famille, que j’aime me souvenir. »

Jan, Editions Thierry Magnier, 2016

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