Pritemps du livre/ novembre 23, 2017/ Auteur, Auteur Jeunesse, Poésie, Poésie/ 0 commentaires

Portrait de Yvon LE MEN

Yvon LE MEN
© Murielle Szac-ED

Yvon Le Men est devenu très tôt poète à temps plein, et a publié, outre des nouvelles, récits et romans, une trentaine de recueils de poésie. Il fait vivre ses textes dans des récitals et a créé à Lannion les rencontres Il fait un temps de poème pour faire entendre d’autres voix contemporaines. Il collabore depuis dix ans au Festival Étonnants voyageurs. Langue commune, la poésie a sa place partout et l’écriture directe d’Yvon Le Men témoigne de cette universalité. Après Les Rumeurs de Babel (Dialogues, 2016), récit d’une résidence d’écriture dans un quartier de Rennes, il a publié récemment Le Poids d’un nuage (Bruno Doucey, 2017), deuxième volet d’une autobiographie poétique.

Bibliographie

Yvon Le Men, Les Rumeurs de Babel. Dialogues, 2016.

Yvon Le Men, En fin de droits. (Avec Pef) Bruno Doucey, 2014.

Yvon Le Men, A louer chambre vide pour personne seule. Rougerie, 2011.

Extrait

Prologue

On grandit. On ouvre les portes, les fenêtres. On s’ouvre au dehors. On suit les rivières, les rivages, ceux qui bordent la Bretagne de Guérande au Mont-Saint-Michel. On pousse jusqu’en Normandie, on traverse la Loire. De nuit, de jour, sous toutes les heures, toutes les saisons. On regarde avec les yeux mais aussi avec le nez, les oreilles, les pieds, et avec les livres des autres. On repasse par sa maison, par le dedans ; par sa bibliothèque, qui est aussi une maison, la maison des autres. Les livres seraient comme des amis qui partageraient notre repas. Leurs auteurs sont peintres ou poètes, ils sont les autres en nous, qui donnent encore plus de goût à nos promenades, nos rencontres. Ils sont les étrangers nécessaires, la main tendue entre le dehors et le dedans.

J’ai longtemps préféré l’histoire à la géographie, les visages aux paysages jusqu’à ce que j’apprenne à les lire. Lire leur histoire mille fois labourée par ceux qui les « fréquentent et les habitent », ainsi que le suggère John Milton dans son Paradis perdu. « Paysages humains de mon pays », dira plus tard le poète turc Nâzim Hikmet, comme pour résoudre l’équation entre géographie et histoire, entre visage et paysage, quand il choisira de raconter la vi3e des hommes et des femmes qui ont retracé, à coups de rides, de fusil et de poèmes, la forme de leur pays. Pays dans les paysages, vies dans les visages.

Qui raconte le mieux un paysage sinon les oiseaux qui le traversent en bleu, en blanc, en noir. Ce sont leurs vols, d’un arbre à l’autre, d’une rive à l’autre, qui donnent au paysage ses limites sur la terre et son infini dans nos yeux. Nos yeux ont souvent regardé sans voir. Cette chose au loin porte d’abord le nom d’oiseau. Puis l’on se souvient d’un mot qui remonte à la surface, plus précis, et qu’un savant, un poète, ou l’un parmi nous lui a donné : la sterne, le héron, la mouette, le rouge-gorge – qui ne peuvent plus, désormais, s’appeler autrement. On touche ici le secret du poème : le tremblement de la vie dans son nom, celui de l’enfant dans son prénom. Comme si notre œil pressentait que regarder c’est toujours regarder une première fois, pour la dernière fois.

Dans ce livre, j’ai écouté les paysages, oreilles ouvertes, jusqu’au bout du silence qu’ils font dans nos yeux, j’ai regardé les visages, yeux fermés, jusqu’aux reflets les plus obscurs qu’ils font dans nos cœurs. J’ai croisé le stylo entre histoire et géographie, entre pays et paysages, entre vies et visages, entre ce qui dure et ne dure pas. Et dure encore et encore, ne serait-ce qu’un instant, dans les yeux du voyageur, du lecteur, quand il entend les images faire des mots dans ses yeux.

Dehors

Des ailes qui se reposent

Eux qui savent lire dans les étoiles

la carte du monde

 

ne savent pas

que des yeux les visent

 

Comme la mer rassemble ses vagues

en un seul bruit

ils rassemblent leurs voyages

en un seul silence

 

d’ailes qui se reposent de leurs migrations

 

Ils portent des noms

que l’on trouve dans les livres

ou sur les lèvres de ceux qui lisent les livres

 

et comme les navires croisent au large

ils croisent au ciel

et transportent nos regards et nos songes

 

d’un pôle à l’autre du globe

 

Grande Brière, Saint-Joachim, été

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