Printemps du livre/ décembre 4, 2017/ Auteur, Roman français/ 0 comments

Portrait de Miguel BONNEFOY

Miguel BONNEFOY
©RenaudMonfourny

Né en France, Miguel Bonnefoy a grandi au Venezuela et au Portugal. Après quelques nouvelles remarquées, il publie Le Voyage d’Octavio (Rivages, 2015), premier roman salué par plusieurs prix littéraires. Il y conte les péripéties picaresques d’un homme illettré traversant le Venezuela, « pays de mangues et de batailles », en quête d’un passé intime et collectif. Après ce roman initiatique, Sucre noir (Rivages, 2017) réinvente la légende du corsaire Henry Morgan. Débutée dans un navire échoué sur un arbre, l’histoire se poursuit par la recherche d’un trésor, trois siècles plus tard : entre mirages et effluves de rhum, la quête va tourner à l’obsession pour la famille Otero.

Bibliographie

Miguel Bonnefoy, Sucre noir. Rivages, 2017.

Extrait de

Sucre noir (Payot & Rivages) – Miguel Bonnefoy :

« Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. A tribord, des fruits pendaient entre les cordages. A bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque.
Tout était sec, si bien qu’il ne restait de la mer qu’un peu de sel entre les planches. Il n’y avait pas de vagues, pas de marées. D’aussi loin que s’étendait le regard, on ne voyait que des collines. Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches, et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.
Cela faisait plusieurs jours que l’équipage survivait difficilement à bord. On y trouvait des officiers sans bannières, des bagnards borgnes, des esclaves noirs qui, les dents cassées par la crosse d’un fusil, avaient été enchaînés sur la côte du Sénégal et achetés sur un marché londonien. Pendant des heures, ils se tenaient au bastingage, les coudes appuyés sur une mousse humide, et scrutaient l’horizon en cherchant l’océan.
Les jours défilaient sans rien d’autre à voir que la couleur des arbres et les oiseaux qui s’envolaient des feuillages. Ils allaient et venaient, vêtus d’un pagne autour des reins, errant de bord à bord, enjambant les ronces entre les planches.
Certains suspendaient assez haut leurs hamacs pour échapper au lierre qui grimpait. D’autres jouaient aux dés, assis sur des sacs de gravats. On ne lavait plus le pont, on ne vidait plus les soutes. Seul le second, un géant d’Haïti, taillait chaque jour une encoche sur le bois du mât et s’efforçait de retrouver, dans les ressacs de la forêt, le bruit d’un port qu’on approche et d’une ancre qu’on mouille. »

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